J‘avais écrit, il y a longtemps, une précédente version de cet article sur une précédente version de ce blog. On m’a récemment demandé pourquoi j’avais fait passer ce texte à la trappe. C’est donc l’occasion pour moi de le remettre en ligne et de l’actualiser.
Quand on fait de la recherche (en Gestion comme dans n’importe quelle discipline), on est toujours imprégné d’une idée de ce qu’est la recherche scientifique, de ce qu’elle peut apporter au monde, de ce qui fait une bonne recherche (et donc… de ce qui fait une moins bonne recherche). Autant d’éléments qui permettent (avec d’autres choses) de définir une « posture épistémologique ». Si tous les chercheurs étaient d’accord entre eux, les choses seraient assez simples… mais terriblement ennuyeuses. Il existe donc plusieurs postures épistémologiques, un peu comme différents genres au cinéma. Je vais essayer ici d’en donner un aperçu.
Le blockbuster quanti positiviste
Le blockbuster quantitativiste positiviste, c’est la recherche qu’on trouve dans la plupart des revues scientifiques américaines. Le scénar est un peu toujours le même : le chercheur explique avoir lu plein d’articles, avoir trouvé un chainon manquant… à partir de ce « gap », il va élaborer des hypothèses, déployer toute une armada de questionnaires, de données chiffrées, et de modèles statistiques pour réussir à les vérifier. Comme dans tout bon blockbuster américain, Bruce Willis gagne à la fin, sauve le monde et notre chercheur a vérifié ce qu’il cherchait à vérifier (ouuuuf, nous voilà rassurés).
Ce qui différencie un bon blockbuster et d’un mauvais blockbuster, c’est avant tout les effets spéciaux. Il ne faudrait pas qu’on voie les fils qui servent à faire voler les soucoupes volantes. Pour être crédible, l’auteur va donc faire appel à la pyrotechnie du chercheur : badam… équations structurelles… badam… 15 000 questionnaires… badam… plus alpha de cronbach que moi tu meurs. Wouaw, t’as vu ? On dirait des vrais dinosaures.
La plupart du temps, le lecteur ne comprend pas grand chose à cette cuisine… mais ce n’est pas grave, il en a plein la vue. Si j’étais méchant, je dirais que ça lui permet de passer sur une histoire parfois ras-les-pâquerettes.
La comédie romantique interprétative
Vous aimez les films qui font pleurer à la fin ? Vous aimez vous les quiproquos ? Vous aimez voir Bridget Jones empêtrée dans des situations impossibles ? Alors vous aimerez la recherche interprétative.
Empathie maximum, l’idée est de mettre en évidence les différences d’interprétation de plusieurs personnes confrontées à la même situation. Pour y parvenir, le chercheur va aller à la rencontre des individus, leur poser plein de questions, créer un climat propice à la confidence. Les entretiens de ce chercheur qualitativiste ressemblent souvent aux séances chez un psy ou aux interviews de Jean-Luc Delarue.
Évidemment, le regard porté sur les situations est toujours un peu subjectif : le chercheur se sert des interprétations de ses répondants… mais aussi des siennes.
La recherche interprétative se termine souvent pas une typologie : une sorte de classement permettant de recenser plusieurs attitudes type face à une situation. Comme dans un talk show de Delarue, on distinguera le râleur, le sensible, le mec au bord du suicide, le résigné, le révolté, celui-qui-a-du-mal-à-vivre-la-situation-mais-qui-aimerait bien-que-les-gens-soient-plus-gentils-parce-que-les-gens-sont-souvent-méchants-et-que-ce-n’est-pas-bien (regard compatissant de Jean-Luc qui imagine les énormes parts de marché du lendemain… qu’est-ce qu’il est sympa ce Jean-Luc).
Pour un chercheur adoptant cette posture, toute la difficulté sera de sortir de ces regards croisés pour en faire quelque chose d’intéressant du point de vue de la recherche (et parfois d’un peu utile pour les praticiens).
Le film d’auteur constructiviste
On ne ressort jamais totalement indemne d’un film de Claude Lelouche. En fait, ce n’est pas vraiment un film. Plus une expérience. Le genre de truc un peu prise de tête… ça ne raconte pas vraiment une histoire… d’ailleurs ça ne se raconte pas. Çà vous fait changer.
Voilà un peu l’idée de la recherche constructiviste.
Dites-vous que le monde n’existe pas vraiment… enfin… pas indépendamment de votre regard sur ce dernier… dites-vous que le scénario que vous allez écrire, vous allez l’écrire avec les gens qui vont le jouer. Dites vous qu’à la fin de votre film, le monde ne sera ni tout à fait le même, ni tout à fait différent. Vous voilà (un peu) dans la peau du chercheur constructiviste. Pas moyen de comparer une recherche constructiviste à une autre… elle est unique. Exit donc l’idée d’accumulation des résultats… puisque ces derniers sont fortement ancrés dans un contexte social et dans les interprétations de ceux qui ont contribué à les écrire. Wouuuuw, ça devient prise de tête. Neeeexxxtttt.
Michael Moore et les critiques
Étudier le monde, c’est encore le meilleur moyen de le changer ! Tel est le parti pris du critique. A la Michael Moore, il s’intéresse aux cotés crades du Management… autant dire que le choix du sujet fait ici partie de la posture.
Le critique n’étudie pas les modèles économiques de l’industrie musicale : il montre que ces enfoirés de producteurs se sont gavés pendant des années sur le dos des consommateurs et qu’ils n’ont rien vu venir à la révolution numérique.
Le critique n’étudie pas la discrimination hommes/femmes dans l’entreprise : il montre que nos modèles de management sont machistes et hétérocentrés.
Dans le prolongement des études critiques américaines (gender studies notamment), la posture critique est à la périphérie de la recherche… mais bien institutionnalisée. A lire les questions, on peut déjà un peu deviner quel sera le type de réponse. Concernant la méthodologie… euh… faites comme vous voulez, l’essentiel est d’arriver à convaincre.
So what…
Si les débats du style « ma posture épistémologique elle est mieux que la tienne » ont longtemps animé les Sciences de Gestion, on se situe aujourd’hui dans une phase de coexistence pacifique. L’essentiel est d’arriver à être cohérent entre la posture qu’on affiche et le design de la recherche (la façon dont elle est construite). Reste une question : est-ce qu’on a le droit de mélanger certains éléments empruntés à plusieurs postures.
Certains diront que non, arguant du fait que ces paradigmes sont incommensurables (c’est à dire que les chercheurs habitent vraiment dans des mondes différents). Chacun chez soi, et les vaches seront bien gardées.
Moi… j’ai tendance à dire que c’est casse-gueule mais potentiellement intéressant. Quand on mélange un blockbuster et une comédie romantique, ça donne Titanic… ou Brokeback Mountain (moi, j’avais bien aimé les deux). Quand on fait un truc prise de tête et qu’on y rajoute des effets spéciaux, ça donne Matrix.
Attention cependant, l’histoire des séries Z regorge de films soit-disant critiques mélan bons sentiments et effets spéciaux pourraves (ce qui rend parfois le message difficile à comprendre) ou de love story au pays des aliens en carton pate (et là, c’est souvent la crise de rire assurée).
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