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Mercredi, juillet 28, 2010

Wall Street : La théorie de l’agence selon Oliver Stone

Publié par Philippe le Mercredi 28 juillet 2010

Classé dans Humeurs,Illustrations,Stratégie

Wall Street est un des films cultes des années 80. Réalisé par Oliver Stone, le film est construit autour de la relation entre Bud Fox, un jeune courtier un peu benêt joué par Charlie Sheen et l’impitoyable Gordon Gekko, un requin de la finance interprété par le génialissime Michael Douglas (la fiche Allociné ici). Plus de 20 ans après la sortie du premier volet, Oliver Stone a décidé de faire une suite (qui sortira à la rentrée). L’occasion pour moi de revenir sur le speach culte de Gordon Gekko et de souligner la filiation avec une théorie bien connue en Management, la théorie de l’agence.

Greed is good

Les arguments de Gekko

La scène se déroule pendant l’assemblée générale de Teldar Paper, une entreprise dont Gekko a acquis la majorité du capital en secret. Les dirigeants de l’entreprise sont sous le choc et commencent à expliquer aux petits porteurs qu’il y a péril en la demeure (la suite des évènements leur donnera raison). Pour justifier son raid, Gordon Gekko utilise des ficelles énormes qui reprennent les arguments de la théorie de l’agence.

Selon Gekko, les dirigeants de l’entreprise penseraient plus à maintenir leur petite situation personnelle qu’à œuvrer dans l’intérêt des actionnaires. Les déjeuners d’affaires, les voyages en jet, les parties de golf et les golden parachutes seraient ainsi le symbole de cette gabegie organisée par les managers au détriment des actionnaires.

Gekko décrit donc un monde où les intérêts des actionnaires et celui des dirigeants sont antagonistes. La situation est selon lui révélatrice de la déliquescence de l’Amérique : du temps des grands entrepreneurs (les Carnegie et les Mellon), le problème ne se posait pas puisque les dirigeants mettaient leur propre argent dans le capital et étaient donc engagés personnellement. Pour le raider, la situation irait contre les lois naturelles de l’évolution puisqu’elle consisterait à récompenser les mauvais dirigeants : elle tirerait l’économie et la société dans son ensemble vers le bas.

Gordon Gekko se pose alors en sauveur de l’entreprise et de ses actionnaires puisqu’il entend reprendre le contrôle et faire cracher les dividendes à Teldar Paper : « Greed is good (l’avidité a du bon) ».


Gordon Gekko at teldar shareholders meeting « Wall street »

Une référence à la théorie de l’agence

Ce qui est intéressant dans cet extrait, c’est qu’il permet d’illustrer une théorie très orthodoxe en Management, la théorie de l’agence. Pour en avoir un aperçu, vous pouvez bien sûr aller sur Wikipedia (à l’heure où j’écris ces lignes la page consacrée à la théorie de l’agence n’est pas terrible) mais surtout aller lire le chapitre écrit sur le sujet par Gérard Charreaux dans cet ouvrage coordonné par Gérard Koenig ce qui implique – chers étudiants – de sortir de votre chambre… d’aller à la bibliothèque… d’aller y chercher l’ouvrage intitulé « De nouvelles théories pour gérer l’entreprise du XXI siècle » (oui le titre est un peu pompeux) sorti en 1999 chez Economica et de l’ouvrir à la page 61 : allez hop hop hop, un peu de courage.

Pour vous donner envie de vous plonger dans cette lecture passionnante, voici les idées principales de la théorie de l’agence (ce n’est qu’une lecture très personnelle) :

  1. Le temps béni où les propriétaires des entreprises dirigeaient eux-même leur affaire dans la plupart des grandes entreprises est révolu. Il y a séparation entre le management et la propriété.
  2. La théorie de l’agence appréhende cette situation en distinguant deux types d’acteurs : le principal (en l’occurrence les actionnaires) qui délègue une partie de son pouvoir à un agent (en l’espèce le dirigeant).
  3. Le dirigeant a plus d’informations sur l’entreprise et sur son propre travail que n’en ont les actionnaires. Il peut donc profiter de la situation pour limiter ses efforts et même pour détourner une partie de la richesse de l’entreprise. C’est un peu la même hypothèse que chez Williamson qui parle d’opportunisme (d’ailleurs, la théorie de l’agence et la théorie des coûts de transaction sont assez voisines).
  4. Vous pensez qu’un dirigeant peut être altruiste ? Ahahahah, quel est le gauchiste qui a bien pu vous mettre ça dans le crâne ? Dans la théorie de l’agence, les individus sont perfides, menteurs et manipulateurs (bon j’exagère un peu, allez voir le passage sur le modèle REMM dans le chapitre de Charreaux). Vous persistez à soutenir que les êtres humains peuvent parfois être mus par quelque chose qui transcende leur petit intérêt privé ? Oubliez on vous a dit ! C’est « The Nature of Man » (le titre d’un article de Jensen et Meckling, les deux pères fondateurs de la théorie). Dans le monde de la théorie de l’agence, tout le monde cherche à maximiser son petit intérêt personnel. Même mère Théresa (j’emprunte l’exemple de Jensen et Meckling) était une égoïste individualiste.
  5. Revenons à l’essentiel : pour régler le problème des dirigeants qui s’éloignent de l’intérêt des actionnaires, il faut faire en sorte que leur rémunération dépende de la performance financière de l’entreprise (la seule qui vaille… bien sûr héhé). Pour y parvenir, on peut leur attribuer des bonus et des stock-options. Mmmm on m’informe que certains dirigeants profiteraient indument de leurs bonus et de leurs stock-options… passons donc au plan B.
  6. La théorie de l’agence à une autre botte secrète. En bonne théorie libérale, elle croit au pouvoir de sanction des marchés financiers. Dans cette optique, les agissement du mauvais dirigeant auront toujours un impact sur la performance réelle de l’entreprise, ce qui se traduira par une baisse du cours de l’action… arriveront alors des gens bien intentionnés comme Gordon Gekko qui rachèteront l’entreprise, expliqueront que « Greed is good » et liquideront le PDG. Fin de l’histoire, dividendes pour tout le monde.
  7. Au passage on remarque que dans la théorie de l’agence, les spéculateurs font un travail d’intérêt général (je sais, c’est difficile à avaler) puisqu’ils contribuent collectivement à la correcte évaluation des entreprises et de leurs dirigeants : ils dissipent l’asymétrie d’information (car c’est bien connu, les marchés financiers ne se trompent jamais).

Bon j’arrête là car vous l’aurez compris, je n’aime pas la théorie de l’agence (et je mets dans le même sac la théorie des coûts de transaction). Le speach de Gekko me permettra de dire pourquoi.

Ce que nous apprend Gekko sur la théorie de l’agence

Gekko ne croit pas un mot de ce qu’il dit. Il finira par vendre Teldar Paper à la découpe au détriment des petits porteurs. Dans Wall Street comme dans la vraie vie, le happy end ne se produit pas… pour plusieurs raisons.

Tout d’abord les actionnaires ne sont pas tous logés à la même enseigne. On parle des différences de niveau d’information entre dirigeants et actionnaires… on pourrait aussi souligner les asymétries qui existent entre gros et petits porteurs. Entre Gekko et les retraités qui composent l’assistance de l’AG, on voit qu’il existe un gap abyssal et des intérêts très différents : papi et mamie veulent payer leur retraite, Gekko vendrait sa mère pour engranger un max. Pas pareil !

La théorie de l’agence (tout du moins la partie de la théorie de l’agence que je viens d’illustrer) a une tendance désagréable à réduire l’entreprise à la simple relation qui existe entre ses dirigeants et ses actionnaires. Certaines parties prenantes ont disparu du tableau au premier rang desquelles figurent les salariés… et la société civile. Le principe de « Greed is good » place l’intérêt des actionnaires au dessus de toute autre considération : pas forcément très progressiste comme idée (ça permet de faire l’impasse – par exemple – sur la responsabilité sociale et environnementale des entreprises). Je suis certain que les dirigeants de BP ont appliqué à la lettre les principes de Gekko.

On cerne assez bien, en écoutant Gordon Gekko, le background culturel et politique qu’il y a derrière la théorie de l’agence. Ce n’est pas par hasard si cette théorie a été popularisée aux États-Unis. Elle se fonde en effet sur l’idée que la propriété individuelle doit être le principe fondateur de la société, que l’intérêt de chacun conduit au bonheur du plus grand nombre, que la compétition (en éliminant les plus faibles) permet de tirer la société dans son ensemble vers le haut.

Il est aussi intéressant de voir que derrière son argumentaire, Gordon Gekko livre une lecture politique de la situation des États-Unis. On retrouve en effet la bonne vieille critique de l’Etat fédéral américain au main des bureaucrates de Washington qui s’en mettraient plein les poches au détriment des braves citoyens. Vous vous dites que je déforme les choses ? Mmmm pas totalement : la théorie de l’agence a aussi été utilisée à ces fins. Finalement, ce qui me dérange le plus avec la théorie de l’agence, ce n’est pas qu’elle soit réductrice (toutes les théories le sont), c’est qu’elle véhicule une vision négative de l’être humain et que sous ses airs de sérieux scientifique, elle véhicule la même idéologie néo-conservatrice que George W. Bush, Sarah Palin, Rush Limbaugh et tous les agités du bocal du parti républicain américain.

Mettons donc la théorie de l’agence à la poubelle :) mais gardons le DVD de Wall Street parce que c’est un très bon film.

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