Le monde de la recherche

Le nouveau classement des écoles européennes de commerce publié chaque année par le Financial Times est sorti il y a quelques jours et apparemment, il ne fait pas que des heureux. Dans un billet publié sur son blog, Henri de Bodinat se met en mode cocotte minute pour fustiger les classements qui ne comprennent rien aux écoles de commerce, les enseignant-chercheurs qui ne connaissent rien aux entreprises, les articles de recherche avec plein de chiffres dedans, les fusions qui ne servent à rien…

C’est toujours un petit peu triste de voir un entrepreneur brillant raconter n’importe quoi. Pour poursuivre le tweet assassin de Thomas Roulet (« BIGGEST BULLSHIT EVER »), je vais donc me livrer ici à l’exercice de désintox.

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Noël approchant, je ne résiste pas à la traditionnelle « must-have list ». Cette année, je vous livre 8 trouvailles qui simplifieront la vie des enseignants-chercheurs (en particulier pour celles et ceux qui, comme moi, font de la recherche qualitative).

Papers2, le gestionnaire ultime de bibliographie

Quiconque a déjà vécu la galère de formater une bibliographie à la main peut mesurer l’utilité des logiciels de gestion de bibliographie. A l’instar de Zotero, Refworks et Endnotes, de nombreux outils permettent de constituer une base de donnée d’articles scientifiques et de générer automatiquement des bibliographies respectant les normes de citation des revues scientifiques.

Papers2 est pour moi le gestionnaire de bibliographie le plus cool du marché. En plus de prendre en charge la mise en forme des bibliographies pour des articles écrits dans la plupart des logiciels de traitement de texte (Word, Pages, etc.), Papers2 organise les fichiers pdf de vos articles en dossiers et en sous-dossiers et les renomme pour que vous puissiez facilement les retrouver. Fini les doublons, les fichiers pdf aux noms impossibles à décrypter. Avec l’interface de Papers2, citer des articles dans Word n’a jamais été aussi fun. Papers2 permet en outre d’envoyer par mail les pdf de vos articles favoris à vos collègues en un clic. Evidemment, il peut importer facilement les références bibliographiques à partir des principales bases de données scientifiques telles que EBSCO, Proquest, JSTOR ou ScienceDirect. Last but not least : des versions tablettes et smartphones permettent de synchroniser votre bibliothèque. AWESOME!

Papers2, Windows et OSX, 59 euros. www.mekentosj.com/papers

Carnet Moleskine Smart pour Evernote, le rêve de l’ethnographe

L’ethnographie est un exercice passionnant qui suppose une immersion en profondeur dans son terrain et implique l’accumulation d’une quantité phénoménale de données. Gérer ses notes d’observation est souvent quelque chose de compliqué. Les centaines de pages de notes ont néanmoins besoin d’être indexées afin de pouvoir être analysées. Personnellement, j’ai tout essayé : la retranscription des notes manuscrites (très long), la prise de note sur mon ordinateur (pas idéal pour se faire oublier)… jusqu’à ce que je découvre les carnets Moleskine-Evernote.

L’idée est la suivante : vous prenez vos notes sur le cahier Moleskine (ultra-classe uhuh), vous utilisez l’application iPhone ou Androïd pour prendre en photo vos notes manuscrites et elles sont automatiquement transférées sur votre compte Evernote (chaque cahier comprend un abonnement premium de 3 mois). Evernote vous permet ensuite d’effectuer des recherches dans vos notes (il reconnait votre écriture). Cerise sur le gâteau : avec NVivo 10, l’importation de vos notes d’observation dans votre logiciel d’analyse des données qualitatives n’a jamais été aussi simple.

Carnet Moleskine pour Evernote, 24,95 euros, store.moleskine.com/Evernote

Sky Wifi Smartpen : Devenez le James Bond de la recherche

Bluffant, c’est le premier mot qui m’est venu à l’esprit lorsque j’ai vu fonctionner ce stylo. Le Sky Wifi Smartpen est l’enregistreur idéal pendant vos entretiens, vous pouvez enregistrer du son et prendre des notes sur un cahier tramé. En ne prenant en note que le fil conducteur de l’entretien, vous pourrez une fois rentré au bureau réécouter les passages que vous avez indexés en pointant une partie du cahier.

Vous pouvez également dessiner des schémas sur votre cahier et les transformer en vidéo ou en animation flash (idéal pour faire des présentations powerpoint sympas). Evidemment, le Sky Wifi Smartpen est totalement compatible avec Evernote. Un peu plus cher que le cahier Moleskine mais si vous voulez devenir le James Bond de la recherche quali, c’est un must-have.

Sky Wifi Smartpen de Livescribe, à partir de 235 euros,
www.livescribe.com/fr/smartpen/sky

Dedoose : Le logiciel d’analyse des données qualitatives le plus abouti

J’ai longtemps été un utilisateur exclusif de NVivo et je continue de penser que c’est un très bon logiciel pour analyser des données qualitatives. Seulement voilà, la nouvelle version du logiciel est assez décevante : pas de grosses nouveautés (on peut importer facilement des données glanées sur Internet… mouais), de gros bugs non résolus qui rendent les fonctions d’analyse lexicales inutilisables en français, une interface de plus en plus complexe à utiliser, pas de version Mac (il faut installer Windows pour pouvoir faire fonctionner le logiciel), une installation assez capricieuse, pas de système de double-codage digne de ce nom, des fonctionnalités collaboratives qui nécessitent l’achat d’un autre produit (NVivo server) et un prix que je juge totalement prohibitif. Dedoose permet de régler tous les problèmes que je viens de mentionner. Cette web-app offre quasiment les mêmes fonctionnalités que NVivo, Atlas ou MaxQDA pour une somme modique qui tourne autour de 10 euros par mois. J’ai donc commencé à le recommander à mes étudiants car même avec les licences qui leur sont réservées, NVivo est vraiment trop onéreux.

Mais Dedoose n’est pas seulement un CAQDAS (Computer Assisted Qualitative Data Analysis Software) low cost. Avec Dedoose, pas besoin de se compliquer la vie pour travailler de façon collaborative : vous pouvez partager vos projets avec d’autres utilisateurs et travailler sur vos données simultanément (exactement comme avec un Google doc). Le système de double-codage permet opérationnaliser simplement les préconisations habituellement émises par les reviewers et les éditeurs en calculant automatiquement le ratio d’intercoder reliability et le Kappa (fonctionnalité que les développeurs de NVivo ont toujours refusé de proposer). J’ai oublié de préciser que Dedoose est accessible depuis n’importe quel navigateur Internet. Exit les problèmes de compatibilité Mac / PC. Exit aussi les installations fastidieuses.

Dedoose, 12,95 dollars US/mois, www.dedoose.com

MacBook Air : l’ordinateur dont vous avez toujours rêvé

Inutile de le présenter. C’est le plus léger, le plus beau, le plus facile à utiliser, le plus cool. Je suis amoureux de mon MacBook Air. Il ne plante jamais, démarre au quart de tour. Ses touches rétro-éclairées me permettent de travailler toute la nuit (ou de glandouiller sur Facebook et Twitter… au choix).

Personnellement, j’ai opté pour la version 13 pouces avec 128 Go d’espace de stockage. Si c’était à refaire, j’opterais probablement pour la version 256 Go car je dois avouer que je me sens un petit peu à l’étroit.

MacBook Air, à partir de 1049 euros, store.apple.com

interviewScribe : retranscrivez vos entretiens sans vous fatiguer

Ce n’est pas encore le logiciel de retranscription automatique dont nous avons tous rêvé mais… c’est définitivement un pas dans le bonne direction. En s’appuyant sur la fonction « Dictée » d’OSX Mountain Lion, interviewScribe isole des segments de phrase à partir des enregistrements numériques de vos entretiens. Il se charge alors de faire une reconnaissance vocale qui, à la différence des autres logiciels disponibles sur le marché, n’a pas besoin d’être « éduquée » pour fonctionner.

Alors oui, l’interface n’est pas géniale. Oui, on aimerait pouvoir exporter encore plus facilement le texte vers Word. Oui, il y a encore quelques coquilles mais la retranscription est quand même largement facilitée. Avant interviewScribe, il me fallait environ 5h pour retranscrire 1h d’entretien. Avec interviewScribe, je peux retranscrire 1h d’entretien en environ 1h30. Le tout pour un prix extrêmement modique.

interviewScribe, disponible sur l’App Store (OSX), 8,99 euros, i-yanase.com

Gamestorming : Rendez vos cours + fun

On rêverait tous que nos cours soient des remakes du Cercle des poètes disparus. Admettons-le, c’est rarement le cas. Certes, l’objectif premier d’un cours n’est pas d’être fun mais… l’engagement des étudiants est souvent le signe que nos cours se passent bien. Un autre problème, plus spécifique aux cours de Management Stratégique est que la façon dont nous enseignons habituellement (cours magistraux + études de cas + présentations d’étudiants) est assez éloignée de la manière dont les managers élaborent la stratégie dans les organisations.

Gamestorming offre une synthèse des méthodes d’animation de réunions utilisées par les consultants en stratégie et en gestion du changement pour susciter des interactions avec les participants. Toutes les idées ne sont pas transposables mais après en avoir mis en pratique quelques unes, je dois avouer que ça marche plutôt bien. Les étudiants sortent quasiment tous du cours en disant merci. Pas sûr que ça joue beaucoup sur leur assimilation du cours mais c’est quand même très agréable.

Gamestorming de Gray, Brown et Macanufo (2010), O’Reilly Media Inc, USA,
20 euros sur amazon.fr

Messenger Bag Harvard Visconti : La classe américaine

Si vous êtes fan de la série Suits, vous avez forcément remarqué le Messenger Bag de Mike Ross. Parfait pour caser votre MacBook Air 13 pouces :p

Visconti Leather Distressed Messenger Bag 18548-HARVARD,
109$ sur amazon.com

A quoi sert la recherche en Stratégie ?

by Philippe on Vendredi 10 août 2012

J’ai assisté au début du mois d’août à la conférence de l’Academy of Management à Boston. Dit comme ça, ça semble très prétentieux : je vais donc préciser immédiatement que j’étais dans le même cas que les 10 000 participants (dont la plupart avaient comme moi un article à présenter). Ce billet n’a donc pas pour objet de succomber à l’exercice de personal branling mais de livrer quelques réflexions sur certaines des interventions auxquelles j’ai pu assister.

La question de l’utilité de la recherche en Stratégie est probablement aussi ancienne que la recherche en Stratégie. Elle revient comme un boomerang à la figure des chercheurs assez régulièrement que ce soit lors d’échanges avec des amis, des praticiens, des étudiants voir parfois avec certains collègues. Aussi tarte à la crème soit-elle, cette question n’en est pas moins pertinente. Lors d’un papier resté célèbre intitulé « Taking Strategy seriously », Richard Whittington et ses collègues (2003) soulignaient à très juste titre que la plupart des professeurs de Stratégie avaient encensé la stratégie d’Enron… certains allant même jusqu’à excuser leur manque de clairvoyance en mode « oui mais je n’étais pas le seul à raconter n’importe quoi » lorsque furent révélées les malversations de ses dirigeants (les noms de ces délicieux gourous qui sont – pour certains – encore en activité figurent dans le papier). Nous avons donc (nous = les chercheurs en Stratégie), une responsabilité à assumer. Il y a quelques mois, Kevin Corley et Denis Gioia (2011) proposaient – dans un editorial statement de l’Academy of Management Review – leur propre réponse à la question de l’utilité de la recherche en stratégie en mettant l’accent sur la capacité d’anticipation des bonnes recherches. Encore plus récemment (aujourd’hui en fait), l’Academy of Management Learning Education a publié un numéro entier dédié au sujet.

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C’est la mème chanson…

by Philippe on Dimanche 31 janvier 2010

J‘ai écouté aujourd’hui un podcast que j’avais mis de coté (depuis pas mal de temps) sur mon iPhone. Le 22 décembre, l’émission « Du grain à moudre » était consacrée à la mémétique (l’émission est également écoutable sur le site de la Société française de mémétique). La mémétique, c’est LA théorie à la mode sur Internet et dans les milieux du marketing 2.0 (voir par exemple cet article).

Pour faire simple (et donc en étant un peu caricatural), il s’agit d’une théorie néo-darwinienne qui s’intéresse à l’évolution des phénomènes sociaux et culturels. De la même manière que le darwinisme explique l’évolution des espèces par des phénomènes de diffusion de gènes et de sélection naturelle, la mémétique se propose d’expliquer l’évolution des idées, des modes ou encore des structures sociales par des phénomènes de sélection et de réplication d’éléments informationnels : les mèmes.

L’idée centrale est la suivante : les mèmes se rependraient de cerveau à cerveau par imitation (et vous voyez donc pourquoi la mémétique m’intéresse). L’analogie « mème-gène » ne tient pas du hasard… la mémétique a été imaginée par un biologiste, Robert Dawkins, grand admirateur de Darwin.

Comme je viens de l’écrire, la mémétique est à la mode : on s’en sert pour expliquer comment certains prénoms se diffusent, comment certaines vidéos postées sur internet font le buzz, comment des éléments de design se retrouvent dans de nombreuses publicités ou chez plusieurs artistes (un article de Liberation.fr qui fait le point sur la mémétique).

Dans les Sciences Sociales en revanche, la mémétique n’a pas bonne presse. Si les critiques qui cherchent à faire passer la mémétique pour une théorie eugéniste sont à mon avis plutôt infondées, le principal problème de la mémétique est je crois de retomber dans les travers de nombreuses approches qui n’expliquaient pas grand chose.

En 1890 (déjà), Gabriel Tarde avait proposé une théorie dans laquelle l’imitation était au cœur des phénomènes sociaux. Le hic, c’est que l’explication proposée par Tarde de l’imitation était un peu fumeuse : les êtres humains seraient en fait plongés dans un état proche du somnambulisme et soumis à des lois les dépassant (les fameuses « lois de l’imitation »).

Plus récemment, les théories de la diffusion (dont Rogers publie régulièrement des synthèses) et les théories néo-institutionnalistes (DiMaggio et Powell, 1983) ont montré que l’imitation pouvait contribuer à la diffusion d’innovations où à l’homogénéisation de pratiques, de structures ou de stratégies dans une population donnée d’organisations.

Certes ces théories sont différentes. Tout d’abord, elles n’adoptent pas les mêmes niveaux d’analyses et ne définissent pas de la même façon ce qui est imité (comportements chez Tarde, innovations dans les théories de la diffusion, un-peu-tout-ce-qui-a-trait-aux-organisations dans la théorie néo-institutionnaliste, mèmes dans la mémétique).  Ensuite, elles se focalisent sur des questions connexes mais bien distinctes : les théories de la diffusion mettent l’accent sur les courbes de diffusion (ce à quoi s’intéresse aussi la mémétique) et sur les conditions qui peuvent faciliter les phénomènes de diffusion (proximité géographique, densité du réseau, liens sociaux, etc.) ; la théorie néo-institutionnelle met l’accent sur les mécanismes qui sont à l’origine de l’homogénéisation (l’imitation n’est alors qu’un mécanisme isomorphique parmi d’autres) et la mémétique intègre la question des phénomènes de réplication et de modification progressive au fil des copies. Au-delà de ces différences… qui rendent à mon sens ces théories plus complémentaires que concurrentes… on retrouve un petit peu toujours le même problème : l’imitation est rarement expliquée.

En vous penchant sur ces théories, vous ne saurez pas vraiment pourquoi les individus (ou les organisations) s’imitent et vous n’aurez que quelques indications pour comprendre pourquoi ils choisissent d’imiter tel ou tel modèle (et pas tel autre). La mémétique, comme les théories de la diffusion ou les théories néo-institutionnelles sont, je crois, d’avantage des théories du « comment » (comment ça se diffuse, comment les modes se forment, comment les organisations deviennent de plus en plus similaires) que des théories du « pourquoi »… et c’est bien leur problème. Je force un peu le trait pour les théories de la diffusion et la théorie néo-instit… mais c’est pour être plus clair (mea culpa à ceux qui trouveraient que ma lecture de ces théories est ultra-réductrice).

Depuis Max Weber, une des idées fondamentales en Sciences Sociales est que pour faire une théorie un peu sérieuse, il est toujours utile de comprendre les raisons qui poussent les individus à agir comme ils le font (c’est ce qu’explique Boudon dans un de ses ouvrages récents intitulé « Raisons, bonnes raisons »). Construire, comme propose de le faire la mémétique, une théorie des sciences sociales en considérant que les individus ne sont que des instruments au service de phénomènes de contagion qui les dépasseraient marque donc une rupture (ou plutôt un retour en arrière) par rapport à la tradition individualiste. Personnellement, j’ai tendance à penser qu’en occultant la dimension individuelle de l’imitation, on passe à coté de l’essentiel.

Au final, la mémétique permet donc de décrire des phénomènes qui ont déjà eu lieu mais pas vraiment de les expliquer et de les comprendre. Expliquer la diffusion d’une vidéo sur Internet en disant simplement : « c’est parce qu’il y a des phénomènes d’imitation », ça me semble être un peu court… mais au fond, peut-être que ça permettra à quelques communicants moutonniers de donner un verni scientifique à leurs présentations Powerpoint.

Aaaarrrgghhhh voilà que j’explique comment la mémétique se diffuse chez les communicants… en utilisant l’argument du marketeux moutonnier… me voilà méméticien bien malgré moi.

BOUDON, R. (2003), Raison, bonnes raisons. Philosopher en sciences sociales, Presses Universitaires de France.
DAWKINS, R. (1978), Le gène égoïste. Paris, Editions Menges.
DIMAGGIO, P. J. et POWELL, W. W. (1983), « The iron cage revisited: Institutional isomorphism and collective rationality in organizational fields », American Sociological Review, Vol. 48, No. 2, pp. 147-160.
ROGERS, E. M. (2003), Diffusion of innovations, 5th. New York, Free Press.
TARDE, G. D. (1890 [2001]), Les lois de l’imitation. Paris, Les empêcheurs de penser en rond, le Seuil.