J‘ai découvert ce petit livre en lisant un article consacré par le site d’information Mediapart à la conduite du changement à La Poste. Ecrit par Spencer Johnson à la fin des années quatre-vingt dix, « Who moved my cheese? » (« Qui a piqué mon fromage ? » dans sa version française) est un best-seller.
Vendu à plus de 23 millions d’exemplaires, traduit dans 45 langues, il est largement utilisé dans les organisations pour servir de support à des « formations » au changement et a été décliné en un nombre assez impressionnant de produits dérivés (voir la boutique en ligne ici).

J’enseigne la gestion du changement… et je ne connaissais pas cet ouvrage au succès pourtant colossal. Sous ses apparences de livre pour enfants (il existe d’ailleurs une version qui leur est destinée), « Who moved my cheese? » dissimule en réalité un message à destination des managers : Acceptez le changement, anticipez le, ou périssez.
Autant annoncer clairement la couleur : J’ai détesté cet ouvrage…
A tous points de vue, c’est le livre que je ne voudrais pas écrire sur le changement. Avant d’expliquer ma position, un petit résumé s’impose. L’ouvrage met en scène quatre personnages censés représenter quatre attitudes typiques face au changement. Flair (la souris bleue) sait déceler le changement dès ses premières manifestations. Flèche (la souris rouge) se précipite dans l’action. Polochon (un mini-humain, en violet) refuse le changement et reste enfermé dans le passé. Baluchon (un autre mini-humain, en orange) met pas mal de temps à accepter le changement mais fini par s’en accommoder.
L’histoire est simplette, un peu bebete. Les quatre personnages cherchent du fromage dans un labyrinthe et finissent par en trouver un énorme morceau. Le fromage disparait. Les deux souris sont les premières à réagir et à partir à la recherche d’un nouveau fromage. Les deux mini-humains refusent le changement, s’enferment dans le souvenir de leur bonheur passé, cherchent des coupables (« qui a piqué mon fromage ? ») et se cherchent des excuses (« je ne peux plus changer »). L’un d’eux (Baluchon) finit par partir à la recherche du nouveau fromage et apprend à vivre avec le changement, à l’aimer. Le second (Polochon)… eh bien… euh… comment dire. En fait on ne sait pas trop ce qu’il devient.
La morale de l’histoire ? Elle est distillée de façon assez lourde au travers de maximes du genre « Qui refuse le changement creuse sa propre tombe », « il vaut mieux rire de soi-même que de refuser le changement », « les affects et les émotions nous empêchent d’accepter le changement qui est inévitable ».
Bouuuuuh les mauvais résistants au changement ! Adaptez-vous ! Soyez flexibles ! Le changement c’est la vie (Laurence Parisot, si tu lis ces lignes…) ! Ceux qui refusent de changer connaitront le même sombre destin que Polochon ! Cette histoire est d’une stupidité confondante (malgré une description assez amusante mais pas franchement originale des comportements individuels face au changement).
Le changement y est réifié… comme s’il était intrinsèquement bon. Si cette idée est probablement séduisante pour des dirigeants et pour des consultants qui détesteraient la contradiction, elle ne saurait tenir lieu de vérité générale.
Le changement n’est pas bon, ou mauvais en lui même… c’est un processus par lequel les organisations passent d’un état à un autre. Certains changements sont pertinents, d’autres ne le sont pas (comme toutes les décisions prises dans les organisations). Au-delà de leur contenu, certains changements sont conduits de façon intelligente… et d’autres de façon… moins intelligente (voir parfois assez dangereuse). Il n’y a pas de stratégie de changement qui fonctionne à tous les coups… mais des modèles (plutôt hiérarchiques, plutôt participatifs, s’appuyant sur des leviers différents) qui sont plus ou moins adaptés à certains contextes. Je ne développe pas : le triptyque contenu/processus/contexte introduit par Pettigrew sert de fil directeur au cours de Gestion du Changement à l’Escem.
Les résistances aux changements ne sont dès lors pas des comportements à proscrire, mais des réactions naturelles, normales. Nous sommes tous, à certains moments, résistants par rapport à certains changements et moteurs par rapport à d’autres. Et pour en revenir à ces phénomènes de résistance au changement qui semblent autant agacer Spencer Johnson, ces derniers peuvent parfois être totalement légitimes et justifiés. Et d’ailleurs, les stratèges ne se plantent jamais aussi magistralement que lorsqu’ils arrêtent d’écouter les critiques qui leur sont adressées.
Au-delà de sa stupidité crasse, l’ouvrage de Spencer Johnson pourrait – s’il tenait lieu de bible managériale – s’avérer assez contre-productif. En présentant l’origine changement comme totalement externe (le fromage a disparu) et comme exclusivement fortuite, ce petit livre est résolument anti-stratégique. Dans la petite parabole de « Who moved my cheese? », les acteurs (individus et organisations) n’ont pas vraiment de prise sur leur destinée : ils doivent s’adapter aux évolutions de leur environnement, faire avec. Pas de place à l’intentionnalité, à la créativité, à l’innovation, à la chance, aux essais ou aux erreurs. Chez Johnson, l’environnement change… et vous devez changer avec lui dans une direction unique et évidente. Autant dire qu’il s’agit d’une conception plutôt datée de la stratégie d’entreprise. N’importe quel dirigeant qui défendrait cette vision appauvrie se ferait probablement remplacer par ses actionnaires assez rapidement. Il faut croire que ça passe mieux avec un petit peu de fromage et quelques dessins pour enfants.
Mais le plus gênant dans l’ouvrage de Spencer Johnson n’est à mes yeux pas là. « Who moved my cheese? » est profondément, et viscéralement un ouvrage réactionnaire. Arrêtez de penser chers humains ! Faites comme les souris ! Mettez de coté vos émotions, vos rêves, vos convictions ! Changez !
Je ne vais pas me lancer dans un développement qui pourrait très rapidement me rapprocher du point de Godwin mais avec sa morale à deux dollars cinquante et sa typologie des comportements humains, ce petit livre d’apparence innocente a surtout vocation à servir d’outil à la disposition de dirigeants cyniques pour trier le bon grain de l’ivraie. Je veux bien admettre que « Who moved my cheese? » soit peut-être un moyen moins radical que la lobotomie pour transformer des ressources humaines en une masse servile et dénuée d’esprit critique… mais je refuse d’y voir une quelconque forme de progrès social et managérial.
Vous m’avez compris, je préfère mille fois l’indignation défendue par Stéphane Hessel à la résignation véhiculée par Spencer Johnson. Si vous avez « Who moved my cheese ? » dans votre bibliothèque et que vous avez soif de changement, je vous conseille de commencer par faire un petit peu de nettoyage par le vide.
EDIT : Sur les conseils de Ben, je change le titre de l’article. Cher Benjamin, pense à envoyer ta candidature à Laurent Ruquier lorsque tu auras terminé ta thèse








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Bonsoir Monsieur Mouricou,
Attention ! Ce message risque d’être ennuyeux jusqu’à la mention du mot « fromage » :
C’est assez amusant car j’ai un ami qui m’a prêté ce livre pour que je le donne à une amie mais je n’ai jamais réussi à lui donner. [En fait, il trainait dans ma chambre sans que je ne sache vraiment où il se soit vraiment caché — le fromage ?]
Peut-être un signe… suite à votre article ?
Je n’ai donc pas lu le livre, j’en ai simplement entendu parlé mais je vous rejoins sur ce point comme sur d’autres d’ailleurs : le changement n’est pas nécessairement bon ou utile. Il est à la fois destructeur et créateur; et parfois ni l’un, ni l’autre : il est juste source de neutralité tant l’équation n’apporte rien (suivez mon regard) et les bénéfices ou avantages reçus ne sont guère une progression remarquable.
Ahah, il est peut-être caché mais je crois que vous pouvez trouver le fromage en cliquant sur ce lien : http://ee.sharif.edu/~commi/Comm1_files/WhoMovedMyCheese.pdf
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