télévision

Qu’il s’agisse de La Nouvelle Star, de X-Factor ou anciennement de Popstars, les télé-crochets suivent un déroulé qui est un peu toujours identique. Avant de pouvoir être présentés au public, les candidats doivent être sélectionnés par un jury. Pour les plus talentueux : un ticket vers une gloire aussi éphémère qu’hypothétique. Pour les autres : les moqueries du jury, des rediffusions sous les rires du public, un buzz sur Internet et une sévère séquence d’humiliation collective. « Dura lex sed lex » comme dirait Cindy de Secret Story.


Au cœur de cette mécanique impitoyable, on retrouve un phénomène bien décrit par Michael Porter dans son analyse du fonctionnement des industries : une différence entre le pouvoir de négociation des clients et celui des concurrents d’un secteur.

Procédons à une petite relecture d’un télé-crochet classique sous l’angle du modèle des 5 forces.

Dans le rôle des concurrents, on trouve les candidats. Chaque année, plusieurs dizaines de milliers d’entre eux entrent en compétition pour tenter leur chance.

Dans le rôle de la grosse centrale d’achat, les 4 jurés qui sont chargés de les sélectionner.

Le talent a beau être rare et précieux, les statistiques sont du côté du jury qui peut imposer ses règles d’autant plus facilement qu’il a la certitude d’avoir à sa disposition une chair à canon télévisuelle inépuisable. Ses membres disposent, en outre, d’un quasi pouvoir de monopole sur les 15 minutes de gloires wharoliennes promises aux apprentis artistes. Avantage supplémentaire pour les jurés : les candidats sont en compétition alors que le jury est coalisé.

Vous l’aurez compris, cette situation est idéale pour voir se multiplier les bons mots et les papillons de lumière (avec cette phrase, je crois que je viens de perdre tout mon lectorat académique).

Diffusé aux États-Unis sur NBC depuis la semaine dernière, The Voice tente de renverser la situation. Dans ce nouveau télé-crochet, ce ne sont plus les membres du jury qui détiennent le pouvoir mais les candidats. Ce court extrait vous permettra de découvrir Javier Colon, un jeune artiste qui s’attire les faveurs d’Adam Levine (le chanteur du groupe Maroon 5), de Cee-Lo Green (connu pour sa participation au groupe Gnarls Barkley), de Blake Shelton (un chanteur de Country Music) et de Christina Aguilera. Le débat qui suit sa prestation est animé… et franchement différent tout ce qu’on a pu voir dans les autres émissions du même type. Les moqueries ont laissé place aux compliments… et les membres du jury se roulent littéralement par terre pour avoir le privilège de pouvoir coacher le talentueux candidat.

Revenons à nos 5 forces pour comprendre comment les producteurs de The Voice sont parvenus à renouveler les règles du genre.

Dans un télé-crochet classique, les candidats sont nettement plus nombreux que les membres du jury. C’est toujours le cas mais dans une moindre mesure : seuls quelques dizaines de candidats (les plus talentueux) sont présentés au jury. Le poids relatif des candidats et des jurés se trouve donc rééquilibré.

Dans The Voice, chaque juré doit par ailleurs constituer une équipe de huit protégés qui l’accompagnera pour la suite de l’aventure. Le talent étant rare, les stars doivent courtiser les meilleurs candidats. Le monopole du jury s’est transformé en un oligopole pas vraiment collusif. Sale temps pour les jurés.

La production a, enfin, pris le soin de rajouter un dernier élément : une asymétrie d’information qui bénéficie aux candidats. Les jurés ne voient pas les candidats qui se produisent sur la scène avant de les choisir. Ils ne savent pas non plus de quel calibre seront les apprentis artistes qui se présenteront aux prochaines étapes du casting.

Nous retrouvons donc plusieurs éléments bien identifiés par Porter pour analyser la notion de pouvoir de négociation : le nombre des acteurs économiques, leur poids relatif, l’existence (ou non) de coalitions et les asymétries d’information. La télé-réalité est décidément une source d’illustrations inégalable pour les profs de Management :)

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Bienvenue dans la zone Xtrême

by Philippe on Vendredi 24 avril 2009

in Dans l'actu

Lu sur le site ecrans.fr : France 2 aurait entamé le tournage d’un nouveau documentaire. Il s’agirait de mettre en scène un faux jeu télévisé baptisé « La Zone Xtrême ». Directement inspiré des expériences du psycho-sociologue américain Stanley Milgram sur l’obéissance à l’autorité légitime, ce faux jeu vise à démontrer le pouvoir d’influence de la télévision sur les individus. Les expériences de Milgram sont un classique de la psychologie sociale et ont trouvé des applications dans de nombreux domaines du Management (Organisation, GRH, Finance comportementale).

La Zone Xtrême

Le « faux jeu » de France 2 met en compétition deux candidats : le premier est un cobaye qui doit mémoriser des associations de mots. Il se voit administrer des décharges électriques par le second à chaque mauvaise réponse.

Plus les mauvaises réponses s’enchaînent, plus le choc électrique est important. Au fur et à mesure du jeu, le « testé » crie, s’enerve, demande à ce que le jeu s’arrête… et puis plus rien.

Comme dans l’expérience originale, le cobaye est un acteur et simule les électrochocs pour tromper le vrai candidat. Le vrai candidat est encouragé à poursuivre l’expérience par une autorité légitime… des scientifiques dans la version de Milgram, une animatrice de télévision dans la version TV.

L’objectif de l’expérience est en fait de voir jusqu’où sont capables d’aller des êtres humains dans leur obéissance à une autorité légitime.

Un des buts de Milgram était de comprendre par quels mécanismes la population allemande avait pu docilement appliquer les ordres des nazis durant la seconde guerre mondiale. La réponse formulée par Milgram rejette l’idée d’une agressivité ou d’un sadisme particulier chez les sujets pour mettre en évidence des facteurs liés à une obéissance dont on pourra trouver la cause dans la légitimité de l’autorité ou la perte de responsabilité individuelle.

La transposition des expériences de Milgram à un programme de télévision n’est pas sans poser certaines questions.

La première est lié aux évolutions de la société : la figure du scientifique qui incarnait l’autorité légitimé dans l’expérience originelle est désormais remplacée par la télévision. De quoi lancer une réflexion très wharolienne.

La seconde est d’ordre éthique. Quelques temps après avoir commencé son expérience, Milgram a décidé d’y mettre un terme car il craignait que ses sujets ne vivent difficilement après l’expérience en se sachant capables d’obéir à des ordres conduisant à la mort d’autrui. S’il faudra attendre de voir pour juger de la qualité du programme de France 2, on peut craindre que l’équipe de production de l’émission n’ait pas eu le même sens de l’éthique que Milgram. Que se passera-t-il lors de la diffusion du documentaire ? Quelles seront les répercutions de la diffusion sur les cobayes ayant administré la décharge la plus importante ?

Dans l’article de Libé publié ce week-end, la production explique que l’expérience est encadrée par des scientifiques. Que les candidats sont débrieffés. La Science comme autorité légitime pour évacuer des questions ethiques ? Une expérience de Milgram dans l’expérience de Milgram. Etrange mise en abime.

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